« Mon ex est un pervers narcissique, mon chef aussi d’ailleurs… » Tu as sûrement déjà entendu ça, ou tu l’as peut-être déjà dit toi-même. Le terme s’est glissé dans toutes nos conversations, des dîners entre amis aux réseaux sociaux.
Mais de quoi parle-t-on, vraiment ?
Dans mon cabinet, je croise deux réalités bien différentes. Des personnes qui vivent des relations profondément destructrices, et qui n’ont pas encore les mots pour les nommer. Et d’autres qui se demandent, avec beaucoup de doute et d’humilité, si ce qu’elles vivent est « vraiment » de la perversion, ou autre chose. Les deux situations demandent qu’on prenne le temps d’y voir clair, parce que le sujet est sérieux, et qu’il mérite mieux qu’une étiquette qu’on colle un peu vite.
Alors, prenons le temps de remettre un peu d’ordre dans la notion de perversion. Tu vas voir, c’est plus riche (et plus nuancé) qu’on ne le pense.
Pervers narcissique : un concept précis, pas un diagnostic
Le terme vient de la psychanalyse : c’est le psychiatre Paul-Claude Racamier qui a décrit la « perversion narcissique ». Ce n’est pas un diagnostic médical, tu ne le trouveras ni dans le DSM ni dans la CIM*. C’est plutôt une grille de lecture, un outil pour comprendre un certain type de fonctionnement relationnel.
Et surtout : la perversion narcissique n’est qu’une des formes de perversion. Il en existe d’autres, tout aussi importantes à connaître.
Qu’est-ce que la perversion, en psychologie ?
En psychologie et en psychanalyse, la perversion désigne un mode de fonctionnement psychique où l’autre n’est plus perçu comme une personne à part entière, avec ses émotions, ses limites, sa réalité propre. Il devient un objet, un outil pour satisfaire ses propres désirs ou apaiser ses propres angoisses.
Trois ingrédients reviennent presque toujours :
- Le déni de la souffrance de l’autre, et de sa propre responsabilité
- L’absence d’empathie ou de culpabilité réelle
- La répétition : ce n’est pas un dérapage isolé, c’est un mode de fonctionnement installé dans la durée
On distingue généralement quatre formes de perversion. Je te les présente une par une, avec des situations concrètes pour que ça te parle vraiment.
Les 4 visages de la perversion
1. La perversion narcissique : dépersonnaliser l’autre
Ici, l’objectif (souvent inconscient) est de faire disparaître l’autre en tant que sujet, pour se protéger de sa propre fragilité. Le mécanisme est insidieux, progressif : d’abord la séduction, puis la dévalorisation, puis l’inversion de la culpabilité (« c’est toi le problème »). On parle aussi de gaslighting : faire douter l’autre de sa propre perception, jusqu’à ce qu’il ne sache plus ce qui est vrai.
Au travail, imagine : ton manager nie ce qu’il t’a dit la veille, te répète que tu « exagères », que tu es « trop sensible », s’attribue tes idées en réunion. Petit à petit, tu perds confiance en toi. Tu ne sais plus si c’est toi qui te trompes, ou si c’est vraiment lui.
Ce que ça fait vivre : une perte de confiance en soi, de la confusion, parfois la sensation de « devenir fou/folle ».
2. La perversion caractérielle : malmener l’autre
Là, la violence est plus frontale. La personne décharge sa frustration sur l’autre, sans jamais se remettre en question. Un cycle bien connu se met en place : montée de tension, explosion, puis accalmie (parfois même des excuses), jusqu’à la prochaine fois.
Dans le couple, ça peut ressembler à ça : du mépris, des cris, des humiliations devant les autres, des portes qui claquent. Puis : « tu vois bien que je t’aime, mais tu me pousses à bout. » Toi, tu vis sur la pointe des pieds, dans la crainte permanente de la prochaine explosion.
Ce que ça fait vivre : de l’hypervigilance, de la peur, une culpabilité qui ne devrait pas être la tienne.
3. La perversion paranoïaque : détruire l’autre
La personne vit dans la conviction profonde d’être menacée, persécutée. L’autre devient alors l’ennemi, et lui faire du mal devient presque « légitime » à ses yeux. La projection y est massive : elle prête à l’autre ses propres intentions hostiles.
Dans le couple, cela peut se traduire par une surveillance du téléphone, des procès d’intention permanents, un isolement progressif de tes proches, des représailles dès que tu « trahis » (par exemple, si tu te confies à un·e ami·e). Au travail, c’est le collègue qui te perçoit comme un rival, colporte des rumeurs et guette la moindre de tes erreurs.
Ce que ça fait vivre : de l’isolement, de l’épuisement, le sentiment d’être traqué.e.
4. La perversion sexuelle : abuser sexuellement l’autre
Ici, l’autre est utilisé comme un objet de satisfaction, sans réel consentement : pressions, contrainte, passage en force, emprise. C’est le cœur de la définition : on n’est plus du tout dans une pratique sexuelle partagée, on est dans l’abus.
Dans le couple, cela peut être : insister jusqu’à ce que l’autre cède, ne pas entendre un non, culpabiliser l’autre parce qu’il ou elle refuse. Au travail, c’est le chantage déguisé : « un coup de pouce pour ta promotion, si tu es gentil·le. »
Ce que ça fait vivre : de la sidération, de la honte, parfois une dissociation, un traumatisme qui peut durer. Ce sont des violences sexuelles, et la loi les reconnaît comme telles.
Comment sentir qu’une relation te fait du mal ?
Quelques signaux qui, cumulés et répétés dans le temps, méritent que tu t’y arrêtes :
- Tu doutes de plus en plus de toi, de ta mémoire, de tes ressentis
- Tu t’excuses souvent, sans toujours savoir pourquoi
- Tu te retrouves peu à peu coupé·e de tes proches
- Tu as peur de la réaction de l’autre, tu marches sur des œufs en permanence
- Quand tu poses une limite, c’est toi qu’on finit par accuser
Si tu te reconnais dans plusieurs de ces points, ce n’est ni un hasard, ni « dans ta tête ». C’est un signal à écouter.
Et si ce n’était pas de la perversion ?
Voilà pourquoi la nuance compte tellement. Certaines situations font mal, très mal parfois, sans pour autant relever de la perversion. Et c’est important de le savoir, pour toi comme pour la personne en face.
Ne relèvent pas forcément de la perversion :
- Un conflit, même violent, entre deux personnes qui se blessent mutuellement et qui peuvent ensuite réparer
- Un moment d’égoïsme, de colère ou de mauvaise foi : on en a tous, ça fait partie de l’humain
- Un narcissisme ordinaire : avoir besoin de reconnaissance ne fait pas de quelqu’un un manipulateur
- Une immaturité affective, un mode d’attachement évitant, une blessure d’enfance encore vive
- Des pratiques sexuelles atypiques entre adultes consentants : la question n’est jamais « quoi », mais « avec quel consentement »
La vraie question à te poser n’est donc pas seulement « est-ce que ça me fait mal ? » — un comportement peut faire très mal sans être pervers — mais plutôt : est-ce que ça se répète ? Est-ce que l’autre est capable de se remettre en question ? Et surtout, est-ce que je me sens exister, ou disparaître, dans cette relation ?
Et tu as parfaitement le droit d’avoir des doutes, de te poser la question, d’hésiter. Ce doute-là, en lui-même, en dit déjà beaucoup.
Se reconstruire après une relation perverse
Les relations vraiment perverses laissent des traces : de l’anxiété, de l’hypervigilance, une estime de soi abîmée, une difficulté à faire confiance à son propre jugement. Ce sont des réactions tout à fait normales face à une situation qui, elle, ne l’était pas.
La bonne nouvelle, c’est qu’on peut s’en remettre. Progressivement, un apaisement s’installe, une forme de sérénité revient. Des approches comme l’EMDR ou une thérapie centrée sur le trauma peuvent t’aider à retrouver tes repères, et surtout, ta sécurité intérieure.
En résumé
La perversion existe, sous plusieurs formes, et c’est un sujet sérieux. Mieux la comprendre, c’est aussi apprendre à la nommer plus justement quand elle est là. Et se sentir plus légitime à faire confiance à ce que l’on ressent.
Si tu te reconnais dans ces lignes, sache que tu n’as pas à porter ça seul·e. En parler à un·e professionnel·le, c’est un premier pas — et il compte énormément.
*DSM / CIM : Le DSM et la CIM sont les deux principaux manuels de classification utilisés en psychologie et en psychiatrie pour diagnostiquer les troubles mentaux.
Pour aller plus loin :
« Le harcèlement moral » de Marie-France Hirigoyen — LA référence en langue française sur l’emprise perverse, au travail comme dans le couple. MF. Hirigoyen (psychiatre) a largement contribué à populariser (et à clarifier) le sujet en France. Très concret, plein d’exemples.
« Les Narcisse » de Marie-France Hirigoyen — plus récent, centré spécifiquement sur le fonctionnement narcissique et ses dérives, avec la nuance apportée dans mon article : tous les narcissiques ne sont pas pervers.
« Les perversions narcissiques » de Paul-Claude Racamier — texte fondateur mais c’est un ouvrage plus académique, destiné aux professionnels plus qu’au grand public.
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