Culpabilité : la comprendre et en sortir

J’accompagne des personnes, souvent de jeunes adultes, dans le traitement d’un TOC très spécifique – la dermatillomanie – qui les amène notamment à ressentir énormément de culpabilité : celle de ne pas arriver à contrôler leur comportement. J’ai aussi pu observer que ce sentiment revenait souvent dans le discours de mes clients, et qu’il représente parfois un poids très douloureux.

Le sentiment de culpabilité est souvent irrationnel, basé sur des pensées, des interprétations, des déductions plus que sur des faits concrets.  C’est un ressenti qui mêle la honte, la tristesse, le mépris vis-à-vis de soi-même, et de la colère. Le regard de l’autre, et le regard que l’on porte sur soi jouent un rôle très important.

La culpabilité a aussi une fonction utile ; sans elle la majorité des êtres humains se comporteraient comme des animaux ou des psychopathes ! Elle pose problème lorsqu’elle génère des comportements inadaptés et/ou de la souffrance.

Vous vivez parfois de la culpabilité ? Ou bien l’un de vos proches, un de vos amis se sent souvent coupable ? Voyons ce qui se cache derrière ce sentiment…

 

LA CULPABILITÉ, A PROPOS DE QUOI ?

Nous pouvons culpabiliser à propos d’éléments qui sont :

  • Liés au passé : « Je n’ai pas su dire à mon père que je l’aimais avant qu’il meure »
  • Liés au présent : « Je ne suis pas capable de me contrôler… »
  • Projetés dans le futur : « Je n’ai jamais su être un bon compagnon ; je vois mal qui pourrait vouloir de moi ».

La culpabilité nous amène :

  • A faire / A ne pas faire : « Qu’est-ce que mon chef va penser de moi si je ne fais pas d’heures supplémentaires ? » – « Si je ne vais pas voir ma mère chaque dimanche, elle va m’en vouloir… »
  • A dire / A ne pas dire : « Je ne peux pas lui dire que je veux le quitter, c’est trop dur… » – « Je dois lui dire que son poste est supprimé, cela me rend malade… »
  • A penser / A ressentir : « Je ne devrais pas penser ça de mes parents, ce n’est pas bien » – « Je n’accepte pas de me sentir déprimé, j’ai tout ce qu’il me faut dans la vie ! »
  • A accepter / A refuser : « Je n’ai pas envie d’aller à cette soirée, mais je veux faire plaisir à mon petit ami » – « Je ne sais pas dire non, je culpabilise trop ! »

La culpabilité peut être pathologique, lorsqu’elle est génératrice de troubles, de dysfonctionnements, de malaises, de freins à la croissance, de jeux psychologiques, de malentendus, et finalement de souffrances inutiles. Certaines personnes utilisent la culpabilité pour manipuler les autres.

 

QUELS TYPES DE CULPABILITÉ ?

Alain Crespelle a été l’un des pionniers de l’Analyse Transactionnelle en France. En mars 1997 il a donné une conférence à propos de huit formes de culpabilité que nous sommes susceptibles de vivre ; six sont reprises dans cet article (1). Distinguer les types de culpabilité nous aide à mieux comprendre comment nous vivons les choses et à identifier des pistes pour sortir de ce sentiment.

1. La culpabilité égocentrique – ou culpabilité narcissique

La personne se place psychiquement au centre du phénomène ; elle se vit comme le centre de ce qui arrive. « C’est à cause de moi », ou bien « C’est grâce à moi ».

Cette position narcissique se manifeste par la recherche inconsciente de la toute puissance (2) ou encore le sentiment de fierté.

Par exemple : mon fils a obtenu son diplôme d’ingénieur ; je me sens très fière de lui, alors même que je n’y suis pour rien, dans le sens où ce n’est pas moi qui ai fait les études à sa place, ou rédigé son mémoire de fin d’études.

A l’inverse, imaginons, une jeune femme qui se dispute avec son petit ami. Celui-ci quitte l’appartement violemment, il est furieux ; et il a un grave accident de voiture. La jeune femme va éprouver une immense culpabilité, qui va la suivre pendant des années, peut-être toute sa vie.

(2) Le sentiment de toute puissance correspond au fait de croire inconsciemment : « J’ai le pouvoir d’agir sur les personnes / les situations ; je suis « puissant.e » – J’ai le pouvoir de provoquer des choses, bonnes ou mauvaises ». La toute puissance, c’est par exemple avoir la conviction que l’on peut changer quelqu’un, ou bien le rendre heureux. A l’inverse, c’est être convaincu que s’il y a un problème dans le couple, si je me fais larguer, « c’est forcément de ma faute ».

Ici la culpabilité a pour fonction inconsciente de maintenir la personne dans le rôle central : « J’ai un rôle central dans ce qui se passe ou dans ce qui s’est passé ; je suis le centre de la causalité ». C’est notamment sur ce type de culpabilité que le pervers narcissique va s’appuyer pour manipuler sa victime.

Cette forme de culpabilité est très fréquente chez les enfants, mais aussi chez les personnes qui, sur le plan psychique, réagissent comme des enfants. Sortir de cette forme de culpabilité passe par un travail sur le renoncement à la toute puissance.

Passer de la croyance que…

A des convictions du type…

« J’ai le pouvoir d’agir sur les personnes / les situations ; je suis « puissant.e »

« J’ai le pouvoir de provoquer des choses, bonnes ou mauvaises »

« Je peux maîtriser mes comportements ou mes émotions en toute circonstance », etc.

« Je suis impuissant face à certains événements / Il y a des limites à ce que je peux faire, à ce que je peux obtenir… »

« J’ai fait ce que je pouvais, j’ai fait de mon mieux » – « J’ai ma part de responsabilité, mais je ne suis pas la seule personne impliquée », etc.

 

2. La culpabilité passive

Les jeux psychologiques du type « Regarde ce que tu m’as fait faire », ou « Regarde dans quel état je suis à cause de toi » (3) sont un moyen de faire porter à l’autre – ou aux circonstances – la responsabilité de quelque chose que l’on a fait. Ils renforcent ainsi le comportement de passivité : imputer la faute ou les torts « à l’extérieur » m’évite de prendre mes/des responsabilités, de m’engager.

Cette forme de culpabilité est un attachement négatif qui renforce un lien à une personne, à une drogue, à un comportement obsessionnel-compulsif. Elle constitue un ciment, un mortier qui renforce la dépendance, et même si la situation est inconfortable, douloureuse ou gênante, elle est maintenue et entretenue.

Comment expliquer cela ? L’idée d’un « délice » qu’il y aurait à cultiver cette culpabilité-là est désobligeante pour la nature humaine ; il s’agit en fait d’une souffrance qui aliène et qui retient : « Tout est de sa faute, mais je ne peux pas me passer de lui » – « C’est à cause de l’alcool que j’ai perdu mon travail » – « Je ne suis pas heureuse parce que je ne peux pas m’empêcher de m’abîmer la peau, du coup je ne sors plus ».

Je me souviens d’une personne qui vivait dans la culpabilité intense liée à la mort accidentelle de son fils, et qui ne parvenait pas à en sortir, comme si la culpabilité était un lien « conducteur » entre elle et lui : « Je ne vis plus depuis que mon fils est mort, je pense à lui… et je suis dépressive ».

Renoncer à cette culpabilité, c’est apprendre à prendre ses responsabilités. Reconnaître son addiction et être acteur de sa guérison, décider de sortir de la dépression en se faisant aider, cesser d’incriminer les autres lorsque je commets une erreur, etc.

(3) Ce type de culpabilité constitue souvent un levier utilisé par les pervers narcissiques.

 

3. La culpabilité contrôlante

Elle se manifeste surtout dans le champ de la vie des groupes (psychosociologie) et a pour objet de maintenir la dépendance des sujets. Par exemple, Wilhelm Reich ou Claude Steiner ont en leur temps souligné que la culpabilité sécrétée par la société concernant la sexualité était un moyen de la contrôler. Ce mécanisme fonctionne aussi pour d’autres champs, elle est générée au sein d’institutions contrôlantes par des personnes qui sont au service de ces institutions, même si elles n’en ont pas conscience.

Par exemple dans la culture de certaines entreprises françaises, il est tout à fait malvenu qu’un collaborateur s’adresse à son N+2 ou à son N+3. Il s’agit souvent d’une pratique implicite, à propos de laquelle les gens vous diront « C’est comme ça, ici on ne s’adresse pas à son N+2, encore moins à son N+3 ! ».

Avec ce type de culpabilité, désobéir est assimilé à être mis au ban, rejeté, une sorte de mort sociale équivalente psychologiquement à la mort physique. Ce phénomène est à l’œuvre dans les régimes totalitaires, dans les sectes et également dans l’information télévisuelle. À force de nous mobiliser, pour tout de la même façon, nous ne savons plus où nous avons envie d’intervenir et pourquoi. Il se produit une espèce d’amalgame qui rend impuissant et installe un écran d’insensibilité protectrice ; et, par-dessus tout, cela s’ajoute à un sentiment de honte partagée. Par exemple la pauvreté en France, les féminicides, etc.

Par rapport à cette culpabilité, Alain Crespelle évoque deux types de « sorties » possibles :

– Ce que l’on appelle le changement de type I, qui consiste à réformer et changer les règles du système. Cela implique bien entendu que le système soit conscient et motivé à changer.

– Ce que l’on appelle le changement de type II, qui consiste à désobéir. Nous en avons eu plusieurs exemples collectifs ces dernières années, au travers de la rébellion des populations face à des régimes totalitaires. Mais le changement de type II peut aussi être individuel : « Je décide de sortir d’un système qui ne me convient pas, ou bien je décide de lui désobéir et de voir ce que cela donne ». Je pense au Professeur Didier Raoult… La culpabilité contrôlante serait de dire « Vous ne pouvez pas prétendre détenir un médicament sans être passé par de longs essais cliniques, c’est insensé ! ». Et lui de dire : « Nous n’avons pas le temps pour les longs essais ; je me suis assuré d’un certain nombre de conditions de sécurité, et je décide d’y aller ».

 

4. La culpabilité systémique

Elle est paradoxale : par rapport à une logique qui serait de dire que la culpabilité réelle est en rapport avec une faute réelle, ici, c’est la victime qui se sent coupable. L’objectif de cette forme de culpabilité, en effet, est de maintenir l’intégrité du système à travers la désignation de ce que les systémiciens appellent le « patient désigné« .

Par exemple, dans une famille dont l’un des membres est malade : « LE MALADE », est celui qui par sa « maladie » exprime parfois un malaise familial. D’une certaine manière avec son symptôme il est le « porte-parole » du système familial tout entier. Je vois ces situations notamment avec des jeunes anorexiques. La culpabilité systémique s’observe aussi en pédiatrie, au travers des problèmes de comportement, les difficultés scolaires ou encore les troubles du sommeil.

On devrait par exemple dire : « La famille a un trouble du sommeil » plutôt que « l’enfant a un trouble du sommeil « , et au lieu de dire « l’enfant dysfonctionne au niveau scolaire », on devrait dire « l’école dysfonctionne aussi« .

En « ciblant » ou en désignant un enfant, une personne, il devient le « patient désigné » ; ce faisant l’enfant ou la personne se comporte comme si il/elle était responsable de tout ce qui se passe dans le système. En réponse, il/elle va chercher à prendre soin de ses parents, à les rassurer, à minimiser sa maladie ou son trouble, à se faire tout petit, à se montrer fort, etc.

Cette culpabilité ne peut émerger que si le système attribue à un enfant, un rôle et des responsabilités qui sont ceux des parents (le rôle de rassurer, de soutenir…). L’enfant prend alors soin, d’un point de vue psychique et émotionnel, de ses parents. C’est par ce canal que la dynamique de la culpabilité systémique se met en place.

La culpabilité systémique peut très bien s’appliquer dans une entreprise. Une personne devient « le patient désigné » en incarnant des résultats commerciaux insuffisants, des tensions au sein de l’équipe, etc. En focalisant sur une personne, le système évite de s’interroger à propos de lui-même : Qu’est-ce qui peut bien être à l’origine des mauvais résultats commerciaux ? Qu’est-ce qui est véritablement à l’origine des tensions dans cette équipe ? etc. La personne désignée se comporte comme si elle était responsable de ce qui se passe dans le système. Elle « prend sur elle », se montre forte, rassurante, ou bien se fait toute petite en fonction de la responsabilité que le système lui attribue et cherche à « assurer ». C’est ainsi que se mettent en place certains burn-out.

 

5. La culpabilité réactionnelle ou du survivant

Elle se manifeste surtout après une circonstance traumatisante : accident, décès, drame collectif, manifestation de violence, même quand on n’en a été ni le sujet, ni l’objet. Cette culpabilité n’est pas explicable par la logique : les enfants victimes d’abus sexuels, par exemple, ou les otages, ressentent de la culpabilité alors qu’ils sont victimes.

C’est comme si, à partir d’un certain niveau d’intensité, le traumatisme déclenchait cette culpabilité-là. La victime est victime au sens du passage à l’acte, mais en plus elle absorbe, comme un buvard, les sentiments non identifiés par l’agresseur. [Les victimes qui en viennent à se dire « C’est de ma faute, j’ai dû l’aguicher », etc. souffrent plutôt d’une culpabilité de type narcissique.]

Le syndrome de Stockholm, par exemple, désigne ce phénomène souvent observé, qu’au bout d’un certain temps, les victimes d’enlèvement ou de séquestration finissent par s’attacher à leur ravisseur et par rentrer dans leur vision du monde.

Au cinquantième anniversaire de la libération des camps, deux déportés qui n’avaient pas communiqué entre eux ont, à deux moments différents, dit exactement la même chose : « Quand on a débarqué gare de l’est et qu’on a vu tous ces visages tendus vers nous et qui cherchaient à reconnaître un ami ou un parent, on s’est senti coupables d’être là… » ; ils avaient le sentiment d’avoir une dette envers ceux qui étaient morts et leurs familles.

Ce qui permet de sortir de cette culpabilité, c’est l’acquittement de cette « dette ». En apportant à la collectivité un concours, un apport, de l’argent, un savoir-faire, en créant une association pour aider celles et ceux qui ont vécu quelque chose de similaire. En faisant cette « réparation », on acquière le sentiment de s’acquitter, et avec lui un certain soulagement.

 

6. La culpabilité transgénérationnelle

Elle est de l’ordre de ce qui est de ce qui est admis comme juste, au sens de justesse. L’origine de cette culpabilité est l’obligation de loyauté (l’éthique, la morale, les valeurs) : le fait d’assumer l’héritage de la lignée, en termes de dette ou de créance. On entend par exemple : « Chez les Siciliens, on est réglos… c’est un principe, une question d’honneur… ».

Tout acte dommageable, aidant ou salvateur, dont tout membre de la même lignée aurait été l’objet, ouvre une dette ou une créance qui, si elle n’est pas équilibrée du vivant de celui qui en a été l’objet, est reprise par loyauté à la génération suivante.

La vendetta, par exemple, est une transmission, génération après génération, de cette balance des dommages qui ne s’éteint pas, reprise intégralement par les membres de la lignée.

« L’enfant-poubelle » est celui qui hérite à chaque génération de cette balance des comptes familiaux parce que c’est celui dont la fragilité existentielle est la plus grande. C’est l’enfant qui est arrivé trop tôt, ou trop tard, ou en surnombre, ou pas dans le sexe attendu… Un exemple dans la dramaturgie grecque est celui d’Œdipe, le type même d’enfant-poubelle ; issu d’une famille aux secrets nombreux et variés…

Sortir de la culpabilité transgénérationnelle est possible à plusieurs conditions :

  1. Transformer l’attitude de Victime en attitude active : désobéir et affronter la loi du silence qui maintient le secret. Cette désobéissance-là est très difficile, parce qu’elle est sanctionnée par la mise au ban, l’excommunication, le rejet. Ici, rechercher le secret est plus important que le retrouver.
  2. Mettre un terme à la transmission pathologique par un rituel de purification, qui peut varier selon les cultures ; emploi d’eaux lustrales, diètes, jeûnes etc.

 

COMMENT ABORDER SON SENTIMENT DE CULPABILITÉ ?

La culpabilité peut donc avoir différentes facettes. Si ce sentiment a un impact fort sur les comportements, les ressentis – ne pas oser dire non, faire systématiquement passer les autres avant soi, etc. – il est intéressant de repérer à quel type il correspond.

N’oublions pas que la culpabilité a aussi une fonction, qui est celle de comparer ce que nous pensons, ce que nous ressentons, ce que nous faisons à des règles et des principes, que nous nous sommes édictés ou bien que l’on nous a transmis :

  • Être une bonne personne, un bon fils / une bonne fille…
  • Eviter de nuire aux autres
  • Se maîtriser
  • Respecter la loi
  • etc.

Il peut donc être utile, lorsque vous ressentez de la culpabilité, d’interroger ce sentiment :

  • Repérer à propos de quoi vous vous sentez coupable ? De quoi vous sentez-vous coupable ?
  • Dans quelle mesure cette culpabilité est-elle rationnelle ? (faute réelle ou faute imaginaire)

Vous obtiendrez des indications précieuses sur ce qui se cache derrière votre sentiment de culpabilité : quel type de culpabilité, qu’est-ce qui est rationnel ou irrationnel, seul.e responsable ou responsabilité partagée ? etc. Le questionnement en lui-même permet souvent d’apaiser le sentiment de culpabilité, notamment parce qu’il aide la personne à prendre conscience de la dimension irrationnelle, et/ou de la valeur qui est heurtée.

Bonne exploration 🚀

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(1) Huit types de culpabilité – Alain Crespelle – Octobre 2009, paru dans Actualités en analyse transactionnelle 2009/4 (AAT N° 132)

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